Correspondance de Prosper Mérimée

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Prosper Mérimée

Inspecteur des Monuments Historiques

Rapport d’inspection à Bermont

1165. (H)
A VITET

Dijon, 29 juillet 1846

Mon cher Président, je suis allé l'autre jour à Bermont pour voir la chapelle, où suivant M. Sainsère, Jeanne d'Arc recevait ses inspirations. Ce n'est pas tout à fait une mystification que cette chapelle. Dans les mémoires qu'il nous a envoyés, M. Sainsère établit assez bien le fait que Jeanne d'Arc allait prier à Bermont (1). La chapelle est incontestablement ancienne, du moins le choeur d'icelle. C'est un petit bâtiment carré, voûté en ogive, avec une fenêtre du XIV° siècle et quelques moulures du XIII°. Le propriétaire a fait bâtir une petite nef et recouvrir le tout en tuiles. Derrière le choeur (la Chapelle n'a pas d'apside) est un petit enclos où M. Sainsère s'est fait creuser un tombeau et graver une inscrip¬tion en quatre vers de feu notre confrère Mollevaut (2). Je ne vous l'envoie pas, parce que cela ne fait rien à la question et que vous possédez sans doute les oeuvres complètes de feu Mollevaut. En résumé la chapelle étant du XIIIème siècle en partie et regardée traditionnellement dans le pays comme le but des pèlerinages de la Pucelle, je crois qu'il y a lieu de la classer comme monument historique, quelque peu d'intérêt qu'elle offre maintenant sous le rapport de l'art. Quant à l'accepter au nom de l'Etat, de M. Sainsère, je lui ai expliqué comment nous ne pourrions nous charger de la conserver et de la garder. Je crois qu'il vaudrait mieux que le département des Vosges s'en chargeât. Le désir du propriétaire est que ce petit édifice ne soit pas converti en grenier à sa mort. D'ailleurs peu lui importe qui en sera possesseur. Si vous le trouvez bon, on écrira au Préfet des Vosges pour l'engager à recevoir le don de Mr Sainsère. Mr Sainsère est un respectable vieillard qui croit que sa chapelle est du IVème siècle et que des fragments de statues gothiques qu'il a ramassées sont des débris des autels brisés par Julien l'Apostat; cela ne l'empêche pas d'avoir des sentiments français et d'avoir fait une bonne oeuvre en conservant cette chapelle. Peut-être trouverez-vous à propos de lui voter une médaille ou une mention.

(1). En novembre 1844, M. Sainsère, propriétaire à l'ermitage de Bermont, commune de Greux, par Neufchâteau (Vosges) avait envoyé un mémoire et demandé le classement de cette chapelle.
A la séance de la Commission des Monuments historiques du 20 février 1846, Mérimée fit le rapport suivant : « Il me semble qu'il faudrait prendre des informations auprès de quelqu'un du pays pour savoir s'il reste réellement quelque chose de l'ancienne Chapelle de Bermont et si cette chapelle est en effet celle où Jeanne d'Arc allait prier. Ajourner jusqu'à plus ample informé. Prosper Mérimée. »
Nouveau rapport laconique le 24 avril 1846 : « Je tâcherai de voir cette diable de chapelle. Prosper Mérimée »
Le 24 août 1846 : « Le rapporteur propose d'accepter au nom de l'Etat la donation de cette chapelle, conformément aux intentions de M. Sainsère, propriétaire, qui veut aussi en assurer la conservation. On demandera au Préfet d'aviser aux moyens de conservation. »
Dernier rapport enfin le 22 décembre 1848 : « Il n'y a plus lieu de s'occuper de cette affaire, le conseil général ayant refusé de se charger de l'entretien de la chapelle. J'ai écrit à M. Sainsère que le Ministère de l'Intérieur n'avait pas de fonds qu'il pût appliquer à cette destination. La dernière lettre qu'il m'a adressée semblait faire croire qu'il ne se souciait plus de la donner à l'Etat, et qu'il prétendait la vendre. Au reste je crois qu'il ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il dit. Sa chapelle n'offre aucun intérêt comme monument et les souvenirs qui s'y rattachent selon lui sont des plus contestables. Prosper Mérimée. » (A. C. M. H. Dossier Chapelle de Bermont, Greux, Vosges).

(2) « Une cloche existe encore qui porte sur ses flancs une inscription presque aussi mystérieuse que celles empreintes sur les monuments des Pharaons. A force de démarches et de soins M. Sainsère de Bermont est parvenu à en obtenir le sens donné par l'un des Messieurs de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Mollevaut, et le sens devenu parfaitement clair est une glorification à la mémoire de l'héroine de Vaucouleurs et la certitude que cette cloche était celle de la chapelle de Bermont élevée sur le lieu même des extases de Jeanne d'Arc [...] » (Lettre de M. d'Eprémesnil, gendre de M. Sainsère et ex-capitaine de génie, à son « cher ancien camarade » Romieu, directeur des Beaux-Arts, qui répondit, le 25 juin 1852, par un nouveau refus d'accepter la chapelle. (Ibidem.)

- Charles-Louis Mollevaut, né à Nancy le 26 septembre 1776, mort à Paris le 13 novembre 1844, nommé par ordonnance royale du 23 mars 1816 membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.