Encyclopédie du catholicisme

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SAINTE JEHANNE D'ARC

 Source : Encyclopédie Catholicisme T. VI – 1964

Article « Jeanne d’Arc »

 I. HISTOIRE

 1 - Elle-même a précisé ainsi ses origines, à la première audience du procès de Rouen : « Dans mon pays, on m'appelait Jehannette; depuis ma venue en France, on m'a nommée Jehanne. Je suis née à Domremy, qui fait un seul bourg avec Greux ; la principale église est à Greux. Mon père s'appelle Jacques d'Arc; ma mère Isabelle (Romée). Je crois être âgée de dix-­neuf ans environ ». Domremy était dans le « Barrois mouvant », terre pour laquelle le duc de Lorraine rendait hommage au roi de France.

On ne sait pas avec certitude la date de sa nais­sance (6 janv. 1412?). Elle était la dernière de cinq enfants. Ses parents possédaient un peu de terre (une cinquantaine d'arpents) qu'ils cultivaient ; leur maison était voisine de l'église de Domremy.

Jehanne n'apprit pas à lire ni à écrire (seulement à la fin elle savait signer son nom). La légende a fait d'elle une bergère; elle-même a déclaré : « Chez mon père, je m'occupais des besognes de la maison; je n'allais jamais aux champs ».

 

2 - On possède sur sa jeunesse religieuse un dossier exceptionnellement riche, pour une fille du peuple. Il permet de voir en elle le produit typique de l'édu­cation chrétienne telle qu'elle se donnait en paroisse dans les premières années du xvème siècle. D'abord apparaît le rôle de la mère : c'est elle qui apprit à Jehanne le Pater, l'Ave et le Credo, ses seules prières. Vient ensuite le curé. On relève parmi les mots de Jehanne, à son procès de condamnation, des formules qu'elle avait très probablement entendues au sermon

« Se je ne y suis, Dieu m'y veuille mettre ; et se je y suis, Dieu m'y veuille tenir » - « Le plaisir de Dieu soit faict ». La foi de Jehanne au Christ Roi peut s'expliquer par la prédication du ler dimanche de l'Avent. Certaines des dévotions de Jehanne viennent pareillement d'usages généraux à l'époque, par exemple, l'assistance quotidienne à la messe.

Rien n'a été gardé de l'église de Domremy ; mais c'était le temps de l'art pathétique ; il y avait certai­nement dans cette église des statues de saints : peut-être Sainte Catherine (représentée dans les miniatures de la « Vie » que publiera bientôt Jean Miélot) ; peut-être Saint Michel (toute une iconographie représentait l'adversaire de Satan en un appareil militaire; mais Jehanne a vu surtout en lui un « prud’homme »).

Il semble qu'à ces influences primordiales il faille ajouter celle du franciscanisme. On a signalé, à titre d'indices : la robe brune de la jeune fille, la coupe en écuelle de ses cheveux ; sa dévotion au nom de Jésus. Ce n'était pas encore en Lorraine le temps des Ob­servants; mais on pensera à des Frères Mineurs de passage à Domremy, ou aux Franciscains qui, à la Cour, entouraient Yolande d'Aragon. Il reste exclu, cependant, que Jehanne ait été tertiaire.

 

3 - Dans le pays, il y avait un bois appelé le « Bois-Chesnu », avec un « arbre aux fées » ; elle allait à ce bois avec ses compagnes : on jouait, on dansait ; mais l'idée ne lui vint jamais d'apercevoir les fées ; dans son esprit, ce n'était pas possible, car, chaque année, à la vigile de l'Ascension, M. le curé venait au Bois-Chesnu, pour chanter un évangile sans doute le Prologue de Saint Jean. Ainsi l'Église s'appliquait à achever la ruine des vieilles super­stitions paysannes.

Elle avait environ douze ans quand elle cessa tous ces jeux. Qu'était-il arrivé? Nul ne le sait. A treize ans et demi, un jour d'été, vers le midi, dans le jardin de la maison, elle entendit « un ange ». C'était « Saint Michel ». II évoquait devant son esprit : « la pitié qui était au royaume de France ». Elle-même, Jehanne, devait assumer la tâche de rétablir la situation. D'autres voix lui parlèrent, pour l'encourager, celles de Sainte Catherine et de Sainte Marguerite. Jehanne garda le secret, même envers son confesseur.

Cependant les voix se faisaient régulièrement entendre. Cela dura trois ans. Enfin, au cours du mois de mai 1428, la motion intérieure devint impé­rative et se concrétisa : il fallait partir maintenant, aller trouver Robert de Baudricourt qui commandait la place de Vaucouleurs pour le roi de France.

Un oncle - Durand Laxart - conduisit Jehanne auprès de Baudricourt. Le sire la renvoya à son père, qui parla de la noyer. Mais les malheurs se multi­pliaient en ces jours-là : le 12 octobre 1428, les Anglais commençaient d'investir Orléans. Le 17 février 1429, Jehanne retourna à Vaucouleurs. Elle revit Baudricourt, lui annonça la triste « bataille des harengs » qu'il ignorait encore. Elle insista pour être conduite au roi de France. Il céda. Elle demanda un costume de cavalier et un cheval. Elle quitta Vaucouleurs, avec une petite escorte, le soir du 23 février 1429.

Tandis que Jehanne faisait le trajet de Vaucouleurs à Chinon, sa mère, à pied, avec deux de ses fils, Jean et Pierre, et quelques autres personnes, se rendait de Domremy au Puy. Il y avait plus de cent lieues. Ils durent arriver vers le 25 mars. C'était une année de Grand Pardon de N.-D. du Puy, prolongée durant la semaine de Pâques, à la demande de Charles VII. On peut penser qu'Isabelle Romée accomplissait ce pèlerinage pour sa fille.

 

4 - Il arrive que la sensibilité et l'imagination se mêlent à une expérience mystique authentique. L'Église le sait. Elle n'impose pas comme dogme de foi la réalité des visions privées, même celles des saints qu'Elle canonise.

En fait, au xvème siècle, on rencontrait un peu partout des « inspirés ». Le Grand Schisme les avait multi­pliés. Jehanne elle-même, dans sa brève carrière, en a croisé plusieurs : on lui demanda d'éprouver Catherine de La Rochelle ; au procès, elle fut mise au rang de trois autres prophétesses que patronnait le frère Richard.

Mais la comparaison de Jehanne avec ces contem­poraines fait éclater sa supériorité : il n'y a en elle aucune ambition équivoque, aucun impérialisme spirituel ; et elle donne l'impression d'une parfaite santé du corps et de l'esprit. Ainsi jugeait déjà Gerson, le spécialiste alors de l'expérience mystique, qui voyait en elle les vertus des « instruments » de Dieu.

Pour une part, la mission dont elle se sentait investie avait un caractère politique : elle devait faire recon­naître la légitimité du roi de Bourges et elle devait libérer des Anglais le sol de la France. Cette mission avait aussi un caractère militaire ; car il eût été très naïf d'imaginer que les Anglais s'en iraient sponta­nément, sans y être forcés par les armes. Mais son action s'est inscrite dans le mouvement réformateur si remarquable au xvème s. Sa prise de commandement allait mettre fin pour un temps au règne des nantis ; et cela serait vivement ressenti dans le monde des humbles. Par ailleurs, avec Jehanne allait se purifier l'idée même de reformatio, trop souvent réduite à une réorganisation des structures de l'Église (on le verra bien avec la Pragmatique) ; en voulant une armée en état de grâce, elle serait au principe d'un ébran­lement spirituel qui atteindrait toute la France.

 

5 - A Chinon, où était Charles VII et où elle était arrivée au début de mars, on hésita d'abord à la recevoir. Admise le 8, elle reconnut le roi dissimulé parmi des gentilshommes de son âge; aussitôt, elle lui demanda des soldats pour lever le siège d'Orléans. Cette fille de seize ans, habillée en homme, n'inspira pas confiance. Mais elle revit Charles VII ; elle lui parla d'un « secret » qu'il se croyait seul à connaître. II décida de la soumettre à l'examen des clercs du royaume de Bourges. Ce « procès» eut lieu à Poitiers. Il dura trois semaines. Ses actes ont malheureuse­ment disparu. La conclusion fut favorable. La chose est d'importance pour comprendre la psychologie de Jehanne lors du procès de Rouen : elle avait été jugée déjà par un tribunal d'Église ; elle pouvait avoir bonne conscience.

Pendant ces journées d'attente, deux des hommes qui avaient escorté Jehanne depuis Vaucouleurs, Bertrand de Poulengy et Jean de Novellompont (ou de Metz), se rendirent au Puy, peut-être envoyés par Jehanne elle-même. Ils en revinrent avec Isabelle Romée, ses deux fils Jean et Pierre et un religieux augustin, Jean Pasquerel, qui désormais - et jusqu'à la capture à Compiègne - allait être le chapelain de Jehanne : grâce à lui, elle put assister à la messe tous les jours et communier souvent.

 

6 - Après le procès de Poitiers, Jehanne revint à Chinon. Alors, on l'équipa pour la guerre. On lui fabriqua une armure à sa taille ; elle demanda l'épée qui était gardée dans la chapelle Sainte-Catherine de Fierbois ; elle se fit faire à Tours un grand étendard, et aussi un pennon, où l'on voyait une « Vierge à l'Annonciation, avec, devant elle, l'ange qui lui présente un lys ». Par ordre de Charles VII, La Hire rassembla une petite armée (3 000 hommes, disent les uns; 12 000, selon d'autres) ; cette troupe fut placée sous le commandement du maréchal de Boussac et de Gilles de Rais.

Le 22 avril 1429 à Blois, Jehanne envoya aux Anglais un ultimatum, débordant d'assurance et de jeunesse : « Roi d'Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent de France... rendez à la Pucelle, ci-envoyée de par Dieu, le roi du ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France... Si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France, s'ils ne veulent obéir, je les ferai sortir ».

Enfin, le 27 avril, on se mit en route. Orléans, investie aux trois-quarts, gardait deux accès libres à l'est, les portes Regnard et de Bourgogne. Jehanne y entra par la porte de Bourgogne, le soir du 30 avril. Elle était à cheval, son étendard à la main. Elle avait près d'elle le jeune bâtard d'Orléans, Dunois, qui commandait la place, ses deux frères Jean et Pierre, les deux hommes d'armes qui étaient allés au Puy. Derrière eux venait, avec des capitaines, une grande députation de la cité.

La bataille pour les bastilles que les Anglais avaient dressées contre les murailles commença le 4 mai. Jehanne ne se battit pas, mais debout au bord du fossé, son étendard à la main, elle excitait l'ardeur des soldats. A la bastille des Tourelles, le 7 mai, une flèche l'atteignit à la poitrine; elle ne lui fit qu'une éraflure; Jehanne put revenir rapidement au combat. Le 8 mai, les Anglais démoralisés se replièrent en direction de Meung.

Jehanne demanda avec impétuosité qu'on partît aussitôt pour Reims, afin d'y faire sacrer Charles VII. Mais les chefs militaires imposèrent un autre avis : il fallait d'abord attaquer l'ennemi battu. La « cam­pagne de la Loire » commença. Elle ne dura qu'une semaine (Jargeau, le 12 juin ; le pont de Meung, le 15 ; Beaugency, les 16 et 17 ; Patay, le 18). L'action guerrière se produisit dans un climat extraordinaire d'enthousiasme religieux, entretenu par des prédi­cateurs populaires; malheureusement, cela s'accom­pagnait d'une frénésie de merveilleux : légendes sur l'héroïne, récits de prodiges, prophéties dans le style de Merlin ; les juges de Rouen trouvèrent là une ample matière pour soutenir contre Jehanne l'accusation de sorcellerie.

 

7 - Tout le cours de la Loire était libre. Peut-être eût-il été sage de poursuivre l'offensive. Mais Jehanne voulait avant tout aller au sacre. Au château de Sully-sur-Loire, où elle vint trouver Charles VII, elle finit par obtenir satisfaction. Les troupes qui s'étaient concentrées à Gien se mirent en marche vers la Champagne. Il y avait dans Troyes une gar­nison composée d'Anglais et de Bourguignons; elle sortit par une porte, pendant que Charles VII entrait par l'autre (10 juillet). Châlons-sur-Marne, le 13 juillet, ne se défendit pas non plus. Le 16 juillet, on fut à Reims. Le sacre eut lieu le lendemain, 17 juillet 1429. Jehanne était auprès du roi. Le père de Jehanne, Jacques d'Arc, était venu de Domremy.

L'insistance de Jeanne à faire sacrer Charles VII possède une signification idéologique. Alors que les légistes de son temps considéraient la légitimité comme une conséquence du droit de primogéniture, elle voyait dans le roi un lieutenant de Dieu investi par l'onction. A une époque où faisait apparition en Italie le type du « prince », il y a là un vigoureux rappel de la primauté du spirituel.

 

8 - De Reims, on partit pour Paris. Toutes les villes s'ouvraient sans combat. On entra dans Saint-Denis le 26 août. Mais la capitale, fortement tenue par les hommes du parti anglo-bourguignon, se mit en état de défense.

Jehanne fut logée dans le petit village de La Chapelle, à mi-chemin entre Saint-Denis et l'enceinte nord de Paris. Le soir du 7 septembre, elle pria longuement dans l'humble église ; le lendemain, elle communia (c'est là qu'a été commencée, en 1929, la basilique Jeanne d'Arc, promise par voeu, le 13 septembre 1914, par l'arche­vêque de Paris).

Le 8 septembre, l'armée du roi attaqua la porte Saint-Honoré (à l'emplacement actuel du Théâtre-Français). Jehanne se porta au premier rang des combattants, son éten­dard à la main. Mais les remparts étaient solides et le matériel de siège manquait. En outre, la garnison comptait de nombreux arbalétriers. Une flèche atteignit Jehanne à la cuisse ; elle tomba. Beaucoup d'hommes déjà étaient tombés. Malgré ses protesta­tions, on l'emporta, et le combat fut arrêté. L'épopée merveilleuse était finie.

 

9 - Charles VII conclut une trêve avec le duc de Bourgogne, son cousin, allié des Anglais. Le 29 décembre 1429, il anoblit la famille de Jehanne, dont le blason porta les lys de France. Jehanne, guérie de sa blessure, voulait recommencer la lutte. Mais le climat psycho­logique était changé. A Melun, « ses voix » lui firent entendre qu'elle serait bientôt prisonnière, et dès lors cette même prémonition se renouvela presque chaque jour.

Le 24 mai, Jehanne, qui était venue à Compiègne, sortit de la place ; elle voulait attaquer une troupe de Bourguignons établie sur la rive droite de l'Oise. Ses hommes se débandèrent et, en désordre, refluèrent vers la porte, pêle-mêle avec leurs poursuivants. Craignant pour la ville, le gouverneur, Guillaume de Flavy, fit relever le pont-levis. Jehanne se trouvait encore dehors ; elle fut capturée. II y avait avec elle son frère Pierre, son écuyer et Poton de Xaintrailles.

Avertis de la nouvelle, les Anglais chargèrent l'évêque de Beauvais réfugié à Rouen, Pierre Cauchon, de négocier l'achat de la prisonnière. II l'obtint finalement pour 10000 francs d'or.

Jehanne, qui se trouvait au château de Beaurevoir, entre Saint-Quentin et Cambrai, fut emmenée à Rouen. Elle y arriva vers Noël. On l'enferma dans une tour du château de Philippe Auguste. Bedford décida de la faire juger en cour d'Église.

 

10 - Le chef d'accusation choisi fut le crime de sorcellerie. C'était habile : d'une part, on attribuait les revers anglais à l'effet d'incantations magiques ; d'autre part, on présentait Charles VII comme le protecteur d'une femme « disciple de Satan et suppôt de l'enfer ».

C'est d'ailleurs un fait que de nombreux Français croyaient aussi au pouvoir magique de Jehanne. L'ordre de commencer le procès est daté du 3 janvier 1431. Il porte la signature du jeune Henri VI, roi d'Angleterre (il avait alors neuf ans, étant né le 6 décembre 1421 ; il allait être couronné roi de France, à Paris, le 16 décembre 1431).

L'évêque Pierre Cauchon présidait le tribunal. L'his­toire populaire a fait de lui, en France, un mauvais évêque, un vendu ; c'était, en réalité, un homme de grande réputation ; en 1403, il avait été recteur de l'Université de Paris ; il avait rempli d'importantes missions diplomatiques, et, licencié en décret, il connaissait bien la procédure. Jehanne avait été faite prisonnière sur le territoire de sa juridiction, car le diocèse de Beauvais s'étendait jusqu'à Compiègne, au milieu du pont.

Du 9 janvier au 21 février eurent lieu les formalités de mise en train. Cauchon choisit pour promoteur un homme à lui, Jean d'Estivet, chanoine de Beauvais. Cent treize assesseurs furent désignés, qui allaient intervenir à tour de rôle.

Le « procès préparatoire » ou « procès d'office » se déroula du 21 février au 25 mars. C'est alors qu'eurent lieu les principaux interrogatoires de Jehanne. A la cinquième audience, le 1er mars, elle fit une prédiction très précise : « Avant sept ans, les Anglais laisseront un plus grand gage qu'ils n'ont fait à Orléans. Ils perdront tout en France par une grande victoire que Dieu enverra aux Français. Je le sais par une révélation qui m'en a été faite. Je le sais aussi sûre­ment que vous êtes en ce moment devant moi ». A partir du 12 mars, Jean Lemaître, vicaire du Grand Inquisiteur de France, participa aux audiences,

Le « procès ordinaire » ou primum judicium com­mença le 26 mars. Le promoteur avait rédigé 70 articles ; dès le 2 avril, ils furent réduits à 12. On les distribua aux consultants. Ceux-ci se prononcèrent en majorité contre Jehanne. Ses « visions, voix, révé­lations et apparitions » étaient déclarées « fictives ou diaboliques » ; elle-même était reconnue « scanda­leuse, schismatique et suspecte d'hérésie ».

« L'admonition » ou « exhortation charitable » eut lieu dans la prison, le 18 avril. Pierre Cauchon, entouré de 7 juges, vint engager Jehanne à reconnaître ses erreurs. La réponse de Jehanne : « Je m'en attend à mon juge ; c'est le roy du ciel et de la terre » n'est pas à interpréter comme une préférence donnée à la conscience individuelle sur l'autorité de l'Église hiérarchique (ce problème est étranger à la psy­chologie de la jeune fille) ; simplement Jehanne croyait à ses voix, dont les docteurs de Poitiers, tout aussi qualifiés que ceux de Rouen, avaient reconnu l'authenticité.

Le 2 mai, se fit l'« admonition publique ». Autour du président du tribunal, il y avait 63 juges.

Les pièces du procès furent-elles toutes envoyées pour avis à l'Université de Paris ? Toujours est-il que celle-ci approuva la procédure ; faisant écho au tribu­nal de Rouen, elle déclara Jehanne « hérétique et schis­matique ». Paris se trouvait alors aux mains des Anglais ; l'Université pouvait difficilement se montrer indocile ; ses docteurs non conformistes, comme Ger­son, étaient partis depuis longtemps. A ceci il faut ajouter que la plupart des théologiens se montraient justement inquiets des progrès de l'illuminisme ; plu­sieurs décisions prises en ce temps-là par la Faculté de théologie en sont la preuve (voir H. Denifle et E. Chatelain, Le procès de Jehanne d'Arc et l'Université de Paris, dans Mémoires Soc. hist. de Paris, XXIV, 1897, p. 3). Par peur du begardisme et de l'obsession dia­bolique, on en venait à méconnaître la possibilité d'une authentique possession de l'âme par Dieu.

Le 23 mai, le jugement fut notifié à Jehanne. De nouveau, on l'exhorta à désavouer ses « crimes ». Elle répondit : « Si je voyais le feu allumé, le bûcher, le bourreau, si j'étais moi-même dans le feu, je sou­tiendrais ce que j'ai dit au procès, jusqu'à la mort ».

La proclamation de la sentence eut lieu le lende­main, 24 mai, au cimetière Saint-Ouen. Il y avait présents un cardinal, trois évêques, huit abbés, deux prieurs, neuf docteurs en théologie, et la foule. Jehanne fit appel au pape : « Que tout ce que j'ai dit soit envoyé à Rome et remis au Souverain pontife, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte». On passa outre. Quand elle entendit qu'elle allait être livrée au bras séculier, c.-à-d. brûlée vive, elle se troubla. Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait avec certitude. On affirma qu'elle avait abjuré, qu'elle était donc absoute et on la reconduisit à la prison. Il semble bien que la formule d'abjuration, très longue, qui a été introduite dans les actes du procès, est un faux; elle ne porte pas la signature de Jehanne, mais seulement une croix dans un cercle, alors qu'à cette époque, elle signait de son nom. La formule qui lui fut réellement présentée, et qu'elle signa, était courte (à peu près la longueur du Pater) : c'est ce qu'affirma au procès de réhabilitation l'huissier lui-même qui lui en avait donné lecture.

 

11 - Jehanne avait la vie sauve ; mais elle se trouvait condamnée à la détention perpétuelle. Elle quitta les vêtements masculins qu'elle avait gardés ; cepen­dant, on les laissa dans sa cellule.

Le 27 mai, fête de la Sainte Trinité, elle s'habilla de nouveau en homme (on ne sait pas à coup sûr pour quelles raisons). De ce seul fait, elle était légalement relapse. Immédiatement, on décida de la juger comme telle. C'est le secundum judicium, causa relapsus. La sentence fut rendue dès le 29 mai : Jehanne fut « aban­donnée au bras séculier ». Son sort dépendait désor­mais du bailli Jean Le Bouteiller ; mais, à cette épo­que, aucune hésitation n'était possible : bien qu'au­cune sentence de mort n'ait été explicitement rendue, l'autorité civile n'avait pas autre chose à faire qu'à assurer l'exécution de la peine capitale.

Le matin du 30 mai, vers 8 heures, Jehanne fut conduite place du Vieux-Marché, où l'on avait dressé un bûcher. Jusqu'au milieu des flammes, elle répéta que « ses voix ne l'avaient pas trompée ». Elle mourut en disant : « Jésus ! Jésus ! ». Ce qui restait du corps, avec les cendres, fut jeté à la Seine.

 

12 - Si Jehanne avait été mise dans une prison d'Église réservée aux femmes et si on n'avait pas laissé près d'elle ses habits masculins, elle n'eût sans doute jamais été relapse. C'est ce qu'elle signifia elle-même, le dernier matin de sa vie, quand elle dit à Pierre Cauchon : « Évêque, je meurs par vous; si vous m'eussiez mise aux prisons d'Église... ceci ne fût pas advenu ».­

Bien que Jeanne ait fait appel au pape, le Saint-Siège n'intervint pas. Il est difficile de soutenir qu'il igno­ra Rouen : à partir du 12 mars, le vicaire du Grand Inquisiteur en France était présent en personne au tribunal. Mais d'abord, Charles VII marquait alors une totale indifférence à l'événement ; du côté français, personne ne fit aucune démarche en Cour de Rome. D'un autre côté, le sentiment qu'avait la papauté d'être dans une situation précaire sur le plan international ne l'incitait pas à s'immiscer spontanément dans une affaire qui engageait sa politique anglaise (voir Dunand, Le procès de Rouen et le Saint Siège, Paris, 1910).

 

13 - La spiritualité de Jehanne apparaît plus claire­ment à l'historien s'il compare Jehanne à ses contem­poraines, vivant elles aussi dans le monde : Françoise Romaine, Jeanne-Marie de Maillé, Philippe de Chan­temilan, Lydwine de Schiedam, Dorothée de Montau, les sieurs de Gerson, Lucrecia Tornabuoni, etc.

Le premier point qui frappe est que Jehanne n'appar­tint à aucun groupe constitué, où elle ait pu recevoir une spiritualité d'école ; elle ne fut non plus sous l'influence directe d'aucun père spirituel, à une époque pourtant où s'organisait la direction de conscience. D'un autre côté, ne sachant pas lire, elle ne pouvait dire les « heures », ni donc vivre de cette prière de l'Église.

Elle ne s'est pas posée le problème de la vocation et du plus parfait, au contraire de celles qui hésitèrent, comme Sainte Colette ; au siècle du scrupule, elle fut sans problème. Elle ne s'est pas davantage demandée par quelles pénitences réparer ; au siècle de la souf­france réparatrice, elle resta pleine de vie et de naturel. Elle apparaît donc étonnamment simple.

L'essentiel pour elle semble avoir été de se mettre au service de Dieu : « Le plaisir de Dieu soit faiet », « Dieu est nostre syre ». Elle y croyait d'une foi absolue et constante : c'était la seule motivation de ses actes : « A Dieu je me rapporte ».

La volonté de Dieu pour Jehanne, c'était avant tout qu'on soit dans l'état de grâce. Elle vivait constam­ment en présence de Dieu. Cela voulait dire horreur du péché ; mais le péché n'était pas d'abord pour elle le service de Satan ; elle avait à cet égard une foi plus saine et théologale que plusieurs de ses juges. Le péché, c'était la privation de Dieu.

Le sentiment de la présence de Dieu a été pour Jehanne, en un siècle d'exaspération de la sensibilité religieuse, un élément d'équilibre et d'épanouisse­ment. Jehanne ressemble moins au chrétien du premier livre de l'Imitation, inquiet et insatisfait, qu'au « bon homme paisible » dont parlera bientôt l'Internelle consolation. Sans s'attarder, comme les moniales nourries du Cantique, aux effusions mystiques, ou, comme les familières des maîtres de l'oraison, aux longues méditations, elle « prend tout en gré » et se borne à « aimer de tout son cœur ».

Cette docilité à Dieu impliquait fidélité aux com­mandements de l'Église. Jehanne connaissait ses obligations : confession au curé propre, communion pascale. Cette religion sacramentelle ne lui a jamais pesé, de même qu'elle s'est sentie parfaitement à son aise dans la piété envers la Vierge et les saints, avec leurs formes les plus populaires, comme de tresser des « chappeaux » à Marie.

Dans ce paysage coutumier, ce fut un jour l'irrup­tion de forces nouvelles, avec leurs étonnantes exi­gences. Jehanne donna une foi entière à ses voix, et, au-delà, à la voix d'un Dieu soudain plus proche. De ce fait, elle se sentit poussée vers plus de perfection. Son obéissance intérieure se fit plus délicate et plus prompte : « Puisque Dieu commandait, il fallait bien obéir, eussé-je cent pères et cent mères ». On sait aussi qu'elle voua sa virginité après la première apparition.

Elle était trop simple pour ne pas trouver naturel de porter ces vertus jusqu'au sacrifice total. Habituée, comme tout son siècle, à avoir sans cesse devant les yeux un crucifix traité dans le style pathétique, elle n'en a jamais oublié la leçon.

Elle fit aussi une place importante, dans sa vie spirituelle, à la dévotion au Nom de Jésus. Beaucoup plus qu'un symbole à vénérer, ce nom était pour elle le rappel d'un Seigneur à servir.

 A – SOURCES.

Corpus, essentiel, de Jules Quicherat, dont l'ambition était de rassembler toutes les sources : Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, publiés pour la première fais d'après les manuscrits, 5 vol., Paris, 1841-1849. Cette édition est vieillie; elle sera remplacée par celle de Pierre Tisset, en cours de parution à la Soc. de l'Hist. de France, I, Paris, 1962. - Le P. Doncœur a attiré l'attention sur des textes publiés parfois, mais dépréciés par Quicherat, et a réhabilité les manuscrits d'Urfé et d'Orléans, dans lesquels il voit, non une traduction française tardive du registre officiel donnant les paroles de Jehanne en latin, mais la sténo même de l'in­terrogatoire ; ce qui nous rendrait beaucoup de paroles authentiques : Documents et recherches relatifs à Jeanne la Pucelle, I, La minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, d'après le réquisitoire de Jean d'Estioet et les manuscrits d'Urfé et d'Orléans, Melun, 1952; II, Instrument public des sentences portées les 24 et 30 mai 1431 par P. Cauchon et J. Le Maitre, O.P., contre Jeanne la Pucelle, Paris, 1954; les 3 vol. suivants sont cités infra, col. 664. Éditions partielles : les plus récentes et utiles sont P. Champion, Jeanne d'Arc, procès de condamnation, texte, tra­duction et notes, dans la Biblioth. du XVème siècle, XX, XXIII, 2 vol., Paris, 1920-1921 ; - Régine Pernoud, citée infra, col. 664. - Raymond Oursel, Le procès de condamnation et le procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, Paris, Denoël, 1959.

Recueil de documents d'époque dans Jeanne d'Arc et son temps. Commémoration du Vème centenaire de la réhabilitation de Jeanne d'Arc, Paris, 1956.

 

B – BIOGRAPHIES.

Elles sont très nombreuses. Une des plus abondantes est celle du chanoine Dunand, 3 vol., Paris, 1898-1899 ; la plus largement ouverte sur l'histoire générale, celle de G. Hanoteaux, Paris, 1920 ; la plus pré­cise, celle de P. Champion, Paris, 1923. - Il faut ajouter l'excellent album photographique de R. Pernoud, Dans les pas de Jeanne d'Arc, Paris, 1953.

 

C - PROBLÈMES PARTICULIERS.

Pour l'ensemble de la période, A. Fliche et Martin, XIV-2, Paris, 1964. Reste essen­tiel Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domremy, Paris, 1886 ; on préfé­rera l'édition in-8°, enrichie de multiples documents impor­tants. Olivier Leroy, Sainte Jeanne d'Arc. Les Voix, Paris, 1956. - Voir aussi : P. Doncœur, La chevauchée de Jeanne d'Arc, L'Art catholique, 1928 ; Le Mystère de la passion de Jeanne d'Arc, L'Orante, 2 vol., 1930; Qui a brûlé Jeanne d'Arc?, 1931; Paroles et lettres de Jeanne la Pucelle, Pion, 1960. - Jean Guitton, Problème et mystère de Jeanne d'Arc, Fayard, 1961. - Delaruelle, Jeanne d'Arc et la sainteté au XVème siècle, dans Bull. de Litt. eccl, Toulouse, 1964.

 

E. DELARUELLE et G. JACQUEMET.

  

II. LEGENDE

Périodiquement, un livre à sensation publie une « extraordinaire révélation de documents d'archives » : Jehanne d'Arc n'a pas été brûlée. Elle s'était évadée.

A l'époque moderne, la réfutation de ces fantaisies a été faite, entre autres, par G. Lefèvre-Pontalis dans la revue Le Moyen Age, mai et juin 1895; par J. de la Marti­nière, dans R. H. E. F., XIX, 1933; et par P. Doncœur, dans Études, 1953.

Le dernier qui ait relancé la fable, en 1952, est un cer­tain M. Grimod, précédemment connu comme auteur d'un conte grivois, Le Centaure pie et la jeune fille bleue. Il a repris les affirmations de ses devanciers ; cependant, il a versé au dossier un document non encore exploité. On le lit dans le procès de réhabilitation ; le voici : « Et quod dux Bedfordiae erat in quodam loto secreto, ubi videbat eamdem Johannam visitari. » L'auteur voit dans ce texte l'indication qu'il existait un souterrain par lequel le duc de Bedford avait l'habitude de visiter Jehanne. Il en conclut que Jehanne s'est enfuie par là.

« On demeure confondu, note Maître Maurice Garçon. Loto secreto n'a jamais voulu dire un souterrain; ubi est un adverbe de lieu, exclusif de mouvement, qui n'a le sens ni de quo, ni de unde ; videbat n'est pas solebat et visi­tari est un infinitif passif. Pour traduire convenablement la phrase, il faut dire : « Le duc de Bedford avait une cachette, d'où il pouvait voir Jeanne recevoir des visites » (Revue Ecclesia, n, 158, p. 65).

Tel est le sérieux de ce genre d' « historiens » !

On doit ajouter que F. Bouquet et Quenebey firent une exploration minutieuse du château de Rouen ; ils n'y ont trouvé aucune trace de souterrain.

Quant aux Jehanne d'Arc « évadées », qui se sont mani­festées dès le lendemain du drame de Rouen, leur cas peut poser un problème aux psychologues ; il n'en pose pas à l'histoire. Sur la plus célèbre d'entre elles, Claude des Armoises[1].

 G. MARSOT.

 III. CULTE

Au cours des cinq siècles qui vont de sa mort à sa canonisation, la dévotion à Jehanne d'Arc a connu des vicissitudes ; on peut distinguer au moins cinq périodes successives.

1° - Les origines du culte populaire (1429-1456).

Le point de départ doit en être cherché dans la déli­vrance d'Orléans (8 mai 1429). Le communiqué de victoire de Charles VII (10 mai), après avoir demandé des actions de grâces, ajoute : « Et ne pourriez assez honorer les vertueux faits et choses merveilleuses... de la Pucelle, laquelle a toujours été en personne à l'exécution de toutes ces choses ».

Le roi, en effet, comprit vite tout le parti qu'il pouvait tirer de l'événement, en utilisant le renom de la Pucelle au succès du rassemblement de ses terres et de la reconquête de son royaume. Ses gens se chargèrent de la propagande, sans épargner le merveilleux. Dès 1432, une fête en l'honneur de Jehanne est attestée à Orléans le 8 mai. Le Mistère du siège d'Orléans, auquel Jacques Millet donnera sa forme définitive vers 1455, est déjà ébauché en 1435. Le moine de Saint-Denis, Jean Chartier, dans sa Chronique officielle rédigée vers 1437, reconnaît à Jehanne un rôle de premier plan, rattache son épopée à la posses­sion de l'épée venue de Sainte-Catherine-de-Fierbois, et n'a pour elle qu'éloges ; il proteste contre sa condam­nation « sans procès..., ce qui fut inhumainement fait, veu la vie et gouvernement dont elle vivait ». De même, le poème intitulé Le champion des dames (avant 1450) exalte sa prestigieuse carrière. On voit même, malgré le bûcher de Rouen, plusieurs femmes essayer de se faire passer pour la « Pucelle Jehanne »», miraculeusement échappée au supplice.

Si générale était la popularité de Jehanne que le camp bourguignon se préoccupa de couvrir son duc : le greffier de la Chambre des comptes de Brabant et l'historiographe officiel, Monstrelet, firent retomber sur le roi d'Angleterre l'entière responsabilité de la condamnation de Rouen. De son côté, Perceval de Cagny s'efforça de promouvoir la Pucelle, mais aux dépens du roi et au profit de son maître le duc Jean d'Alençon. L'Université de Paris demeura hostile.

Lors de son entrée à Rouen reconquise, le roi chargea un de ses conseillers, le théologien Guillaume Bouillé, de revoir le procès conduit contre Jehanne d'Arc (15 févr. 1450). Guillaume releva les vices de forme du procès, et le refus - beaucoup plus grave - de faire droit à « l'appel de Jehanne à une juridiction ecclésiastique plus élevée ». Mais cette enquête séculière ne pouvait équivaloir à une révision d'un procès d'inquisition. (Voir P. Doncœur, III, La réhabilitation..., Paris, 1956.)

Le cardinal Guillaume d'Estouteville, légat du pape, renouvela et élargit l'information (1452); vingt-sept articles visant la nullité du procès de 1431 furent rédigés et soumis aux dix-sept témoins survivants : tous se montrèrent fort réservés. Dans le même temps, le légat réforma l'Université de Paris et la soumit au roi. Des consultations furent sollicitées de théolo­giens en renom : leurs mémoires (une quinzaine) et les comptes rendus des enquêtes menées en Lorraine, à Orléans et à Paris (1456), fixent pour nous la physio­nomie très nuancée de Jehanne. (Voir P. Doncœur, IV, Paris, 1958.)

En 1454, Isabelle Romée et ses deux fils Jean et Pierre sollicitèrent du pape une sentence de réhabi­litation. Finalement, un jugement fut porté, le 7 juill. 1456 à Rouen, au nom du pape Callixte III, par l'archevêque de Reims, son légat : Jehanne fut justifiée et la condamnation de 1431 frappée de nullité ; un hommage public lui fut rendu le jour même, au cours d'une procession générale et d'un service solennel, et le lendemain dans une prédication sur le Vieux-Marché. Cette sentence fut également fulminée à Orléans en liesse le 21 juillet (Voir Régine Pernoud, Les témoignages du procès de réhabilitation, Paris, 1956; P. Doncœur, V, Paris, 1961, et La rédac­tion épiscopale du procès de 1455-1456, Desclée de Brouwer, 1961.)

 

2° - Un temps d'hésitation (1460-1580).

Tandis que le roi Charles achevait la reconquête de son royaume, les historiographes reprenaient volontiers les thèses de Jean Chartier : Jehanne est pour eux la bergère envoyée de Dieu pour sauver la couronne des Valois. Le « miracle de Jeanne » intéressait (cf. Varanius = Valeran de la Varanne) et ses procès étaient partiellement recopiés (on en possède une trentaine de copies de l'époque). Toutefois, surtout à partir du règne de Louis XI, on évite de se prononcer sur le caractère surnaturel de ses voix et de sa mission (ainsi Thomas Basin, vers 1472, ou Pie II). Vers 1490, on alla même jusqu'à publier une oeuvre qui lui est très opposée : la Chronique du bourguignon Monstrelet. Mais ces réticences des milieux intellectuels n'affec­taient guère la popularité de Jehanne. En 1461, le Journal du siège est rédigé à Orléans; en 1508, un monument est érigé en son honneur sur le pont de Loire. De même à Rouen, une croix en bronze doré est dressée auprès de l'emplacement du bûcher et, au début du XVIème siècle, est édifiée une fontaine surmontée de sa statue.

 

3° - L'essor du culte (1580-1660).

Les Ligueurs d'Orléans se mirent sous la protection de Jehanne, et l'épée dite de Jehanne d'Arc, que conserve le musée de Dijon, semble avoir été offerte par eux à Henri le Balafré. En 1581, le portrait de Jehanne fut peint à l'hôtel de ville; on visitait l'hôtel de Jacques Boucher, où elle avait logé et qui était couramment appelé « Maison de la Pucelle ». En 1580, Montaigne visita sa maison natale à Domremy, et le doyen de Toul, Étienne, descendant de Jean du Lys, fit élever une chapelle au Bois-Chesnu. L'Histoire de la Pucelle fut portée au théâtre par le Jésuite Fronton du Duc, de l'Université de Pont-à-Mousson, et jouée en 1580 en présence du duc Charles III de Lorraine. La Tragédie de Jeanne d'Arcques, de Virey des Graviers, connut un immense succès : représentée à Rouen en 1600, à Paris en 1603 au Marais, elle fut rééditée huit fois entre 1600 et 1626. Jehanne était redevenue un personnage à la mode. En 1612, la branche cadette de la famille du Lys fut autorisée à prendre ses ar­moiries. Plusieurs Jésuites l'introduisirent dans la littérature spirituelle : René des Ceriziers, Nicolas Caussin, Porré, François Latrier, Lemoyne, Vulson de la Colombière (1650). Tandis qu'Edmond Richer entreprenait d'écrire une Histoire de la Pucelle en quatre livres (vers 1630), André du Saussay l'inscri­vait parmi les personnes « mortes en odeur de sain­teté », dans son Martyrologium gallicanum (I, 1637, p. 396). Chapelain nourrit l'ambition d'immortaliser la geste de Jehanne; il lui consacra une tragédie en prose (1642), puis un grand poème en vingt-quatre chants de 1 200 vers (La Pucelle, 1656) : oeuvres si médiocres qu'à bon droit Boileau les fit sombrer dans le ridicule, non sans détriment pour la cause qu'elles prétendaient servir.

 

4° - L'heure du discrédit (1660-1780).

Désormais, un silence prudent devint de bon ton. Presque seuls, les Oratoriens demeurèrent fidèles à Jehanne : en 1672, le P. Senault prononça son panégyrique à Orléans ; on enseigna son histoire à Juilly. Par contre, ni Bossuet, ni Fénelon ne s'attarderont à évoquer sa mission devant leur royal élève, et les historiens évi­tèrent les occasions d'en parler.

Vers 1740, Beaumarchais passa à l'attaque. Mais il était réservé à Voltaire de transformer le drame de Jehanne en un conte graveleux ; la société frivole du XVIIIème siècle applaudit, et la Pucelle fut rééditée plus de soixante fois de 1760 à 1790. L'Encyclopédie em­boîta le pas, et Montesquieu lui-même affecta de ne voir dans le « miracle de Jeanne » qu'une fourberie. Le peuple, lui, demeurait très attaché à son héroïne : Orléans remonta son monument (1771), démonté lors de la démolition du vieux pont (1745) ; de même Rouen réédifia sa fontaine (1754).

 

5° - Vers la glorification (1780-1920).

Le redres­sement fut l'oeuvre des érudits qui se penchèrent sur les sources et renouvelèrent la question. Déjà des historiens anglais avaient rendu hommage à Jehanne (W. Gunthree, 1747; Hume, 1761); le poète Robert Southey la mit à la mode (1795). En France, elle réapparut dans une pantomime jouée à Marly devant le roi (1778), et Bernardin de Saint-Pierre parla en sa faveur (1784). Le public anglais s'insurgea contre la conclusion d'une pantomime jouée à Covent-Garden : Jehanne y était conduite en enfer par des diables ; dans les représentations ultérieures, elle est menée au ciel par des anges. L'Allemagne enfin la découvrit avec Schiller (Die Jungfrau von Orléans, 1800) : sans doute, l'oeuvre, préfacée par Louis-Sébastien Mercier (auteur lui-même d'une Jeanne d'Arc en quatre actes, en vers), prit d'étranges libertés avec l'histoire, mais du moins elle vengea Jehanne des calomnies de Voltaire.

Interrompue depuis 1793, la célébration orléanaise du 8 mai fut reprise avec Bernier dès 1803 : désormais, selon la formule de Chaussard (1806), c'est « l'action patriotique de la Pucelle » qui est exaltée. Un nou­veau monument, dû à Gois fils, fut érigé à Orléans pour remplacer l'ancien, détruit par la Révolution. Naïves complaintes et vies populaires ranimèrent le culte de Jehanne. Des poètes romantiques (Lebrun, C. Delavigne, etc.) s'attendrirent sur sa destinée. Le théâtre s'empara du sujet ; pour corser sa tragédie (1802), Caze inventa la filiation adultérine d'Isabeau de Bavière, mais après lui les auteurs se montrèrent plus respectueux de l'histoire.

En 1790 déjà, L'Averdy avait attiré l'attention sur les minutes des procès de 1431 et 1456 ; des publi­cations partielles virent alors le jour, en attendant les cinq volumes de Jules Quicherat (1841-1849) et les travaux de ses successeurs. Michelet les utilisa habilement pour sa Jeanne d'Arc (1842 et 1853), « plus vraie qu'aucune des précédentes » (Sainte-­Beuve), quoique trop approximative encore.

En 1818, le préfet des Vosges acquit pour le Dépar­tement la maison natale de Jehanne, avec l'approba­tion du roi Louis XVIII, qui, sur sa cassette, dota Domremy d'une école de filles : première en date des innombrables écoles ou institutions « Jeanne d'Arc » fondées en France au XIXème siècle pour l'éducation des jeunes filles. En 1881, grâce à une souscription nationale, une basilique fut édifiée par Sainte-Marie Perrin sur les ruines de la chapelle du Bois-Chesnu.

Jehanne est devenue pour beaucoup un symbole de la patrie, qui « chez nous est née du cœur d'une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu'elle a donné pour nous » (Michelet). Dès le début de sa carrière, Péguy approfondit ce thème et consacra à Jehanne d'abord un poème dramatique en trois actes (Jeanne d'Arc, 1898), puis les numéros 3-4-5 de son Journal vrai, en attendant le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc (1910), son chef-d'oeuvre, semble-t-il.

Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, obtint de Léon XIII un décret qui introduisait la cause de Jehanne d'Arc devant la Congrégation des Rites (27 janvier 1894). Ses successeurs, Mgr Couillé et Mgr Touchet, s'attachèrent à la faire béatifier puis canoniser ; Pie X la déclara bienheureuse (18 avril 1909) ; Benoît XV la proclama sainte (16 mai 1920). Le 10 juillet 1920, une fête nationale en son honneur a été instituée en France et fixée au 8 mai. La fête liturgique est inscrite au 30 mai au propre de France, et comporte à la messe les textes approuvés pro aliquibus lotis. En 1922, Jehanne d'Arc a été déclarée par Pie XI seconde patronne céleste de la France.

En 1929, le Vème centenaire de la délivrance d'Orléans a été célébré avec faste, en présence du Président de la République, du Président du Conseil et de plusieurs ministres, d'un légat du pape, de l'ambassadeur d'An­gleterre accompagné du cardinal de Westminster et de plusieurs évêques anglais (cf. Documentation catho­lique, XXI, 1929, col. 1283-1324). De même, en 1956, Rouen a commémoré le Vème centenaire de la réhabili­tation de Jehanne ; à cette occasion, Pie XII a adressé un radio message au peuple de France (cf. Documen­tation catholique, L11I,1956, col. 838-841) et un impor­tant volume a été publié (Mémorial…) Entre ces deux célébrations, en 1939, Paul Claudel a composé une Jeanne au bûcher, oratorio dramatique en XI scènes, avec musique d'Arthur Honegger.

Mémorial du Vème centenaire de la réhabilitation de Jeanne d'Arc, Paris, J, Foret, 1958 (voir surtout P. Marot, De la réhabilitation à la glorification de J. d'Arc). - R. A. Meunier, Les rapports de Charles VII et J. d'Arc, de 1429 d 1461, Poitiers, Publications de l'Université, Série des sciences de l'homme, n° 8, 1946, 330 p.; Id., Charles VII et la genèse du culte de J. d'Arc, dans Mélanges littéraires et historiques.,., ibid. n° 10, 1945, p. 312-317.

R. GAZEAU, 0. S. B.

 IV. ICONOGRAPHIE

II n'existe aucun portrait de l'héroïne fait de son vivant. Le seul dont elle ait parlé et qui la montrait armée, un genou en terre, présentant une lettre au roi, a disparu (texte du premier procès de condamnation, traduit et publié par E. O'Reilly, Paris, Pion, 1868, n, p. 93).

Un dessin griffonné par le greffier du parlement de Paris, en marge d'une chronique relatant la levée du siège d'Orléans, constitue déjà une image-type de la Pucelle avec son étendard et son épée. Il en est de même d'une tapisserie suisse exécutée vers 1430 (musée d'Orléans), représentant l'arrivée de Jeanne à Chinon, reçue à la porte par Charles VIL Elle est à cheval en tenue de guerre.

Le XVème siècle a surtout retenu l'image de la Pucelle guerrière, libératrice du royaume. Témoins : la tête casquée, en pierre, aujourd'hui à Boston ; - une miniature du procès de réha­bilitation, mi-bergère mi-guerrière, tenant l'épée et la hallebarde ; - une autre, de la collection Spetz, semblable à une icône formant initiale et montrant la Pucelle à mi-corps, cuirassée et la tête nimbée ; - une autre encore, de 1440, dans le Champion des Dames à la Bibliothèque Nationale, plaçant Jehanne toute équipée en face de Judith ou l'offrant en modèle aux « nobles cœurs de France » ; - une gravure de la Mer des Hystoires de 1491 : elle s'avance à la tête des troupes, en armes sur sa monture ; - des médailles, des jeux de cartes, etc… Il en était de même sur le monument expiatoire élevé sur le pont d'Orléans à la fin du XVème siècle, détruit par les huguenots en 1562 ; c'était un haut calvaire, avec une Vierge de douleurs entre Charles VII et la Pucelle, armés et à genoux, le bassinet posé à terre.

Il exista dès le XVème siècle des cycles narratifs, depuis les « voix de Domremy » jusqu'au bûcher de Rouen, telles les illustrations (miniatures dans le manuscrit original de 1484 et gravures dans les incunables) qui ornent les Vigiles de Charles VII de Martial d'Auvergne (Bibliothèque Nationale 9677 et fonds fr. 5054) On y voit aussi de menus faits, comme Jehanne pourchassant deux courtisanes.

Les chroniques illustrées du XVIème siècle contiennent parfois une image de la Pucelle (Bertrand du Guesclin, Lyon : Jeanne blessée). Vers la fin du siècle, sous l'influence de la Renaissance italienne, se constituent deux types qui domineront jusqu'à la Restauration, celui de l'héroïne antique, avec une armure de parade, un chapeau à plumes laissant flotter la chevelure, tenant l'épée comme un attribut, et celui de l'amazone plantureuse, coiffée d'un casque à crinière, à la manière de la grande Mademoiselle (gravure de Gaucher, 1592, intitulée La gentille pucelle ; sanguine de Vignon au XVIIème siècle, Fleur de la chevalerie ; peinture de Deruet, à Nancy ; toile de Simon Vouet au musée d'Orléans, sans doute le chef-d’œuvre du genre, avec la statue de Gois, de 1802, sur le pont de la même ville). Les cycles sont rares. Un émail Renaissance de la coll. Lanéry traite dans le mode héroïque les voix, la capture et le bûcher.

Il faut cependant attendre le XIXème siècle pour voir couram­ment abordées les grandes phases de la vie de Jehanne. Ses voix et la prison sont les sujets favoris de l'époque romantique, car ils se prêtent aux émotions et aux jeux de lumière (lithographies de Chasselat, vers 1820, qui la montrent endormie et rêvant ou faisant face à des juges farouches ; Ducis en 1825 peint une bergère effrayée par une lumière céleste ; une statue d'Etex, vers 1830, dans l'église d'Orsay, la présente debout s'arrêtant de filer pour écouter; Eug. Thirion la voit plutôt terrifiée par l'appa­rition de Saint Michel ; Bida illustrant Michelet, etc…). Le procès et la prison attirent par leur caractère tragique ou la mise en scène. Célestin Nanteuil montre la prisonnière accablée et Bénouville, mélancolique. Vient ensuite l'époque archéologique qui s'empare d'un sujet riche à souhait. On vise à la couleur locale, aux reconstitutions évoca­trices, non sans succès parfois, y compris le bûcher de Rouen, que l'iconographie n'avait pas osé aborder jusque là, sauf au début et timidement. Ingres avec Le sacre, au Louvre, 1854, donne l'exemple (A. de Neuville illus­trant Guizot, Lenepveu au Panthéon, Boutet de Monvel à Domremy, etc…).

On trouvera d'abondantes reproductions dans P. Lanéry d'Arc, Bibliographie des ouvrages relatifs à J. d'Arc, Paris, Techener, 1894; et dans Mgr Le Nordez, J. d'Arc racontée par l'image, Paris, Hachette, in 4°,1898. - Pour le reste, L. Réau, Iconographie de l'art chrétien, III, vol, 2, Paris, P. U. F., 1958, p. 736 sq.

J. DE MAHUET.

V. L'ETENDARD de JEHANNE d’ARC

L'étendard historique de la Pucelle a été détruit. Après la guerre 1914-­1918, l' «Anglo-French luncheon club » en a tenté une reconstitution. L'emblème mesure quatre mètres de déve­loppement ; il a la forme classique des oriflammes. Sur l'une des faces, le Christ est représenté, assis sur son trône entre deux anges agenouillés. Sur l'autre face, une colombe dans un écu d'azur tient une banderole où s'inscrivent les mots : De par le roy du ciel ; dans un semis de fleurs de lys est brodée la devise de Jehanne : Jesus-Maria. - Cet étendard a été remis au président de la République fran­çaise en 1932 par l'ambassadeur d'Angleterre en France, lord Tyrrell. D'abord exposé à Paris, il a été porté à la cathédrale de Reims.

G. MARSOT

 

[1] Claude des Armoises, célèbre aventurière du XVème siècle, réussit à se faire prendre pendant plusieurs années pour Jehanne d’Arc : en avril 1440, Charles VII la fit comparaître devant le Parlement et l’Université de Paris, où elle fut confondue. Son dossier a été rassemblé par Quicherat, Collection de l’histoire de France, Paris, 1849, V, 301-336 – Molinier, IV, 4659-4662. Sa légende n’a pas disparu.