Jehanne à Bermont par Albert MICHEL

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Sainte Jeanne d’Arc et Notre-Dame de Bermont

 Par A. MICHEL

 

Extrait du Tome V de MARIA, Études sur la Sainte Vierge, publiées sous la direction d’HUBERT du MANOIR, S. J., professeur à l’Institut Catholique de Paris. - Beauchesne, Éditeur, 117, rue de Rennes, Paris, 1956.

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N.D.L.R. - M. l’abbé A. Michel est bien connu pour ses nombreuses contributions au Dictionnaire de Théologie catholique, ses Chroniques de Théologie, notamment de Théologie mariale, dans l’Ami du Clergé, son ouvrage sur les Décrets du Concile de Trente (Histoire des Conciles, tome X), ses études sur les Mystères de l’Au-delà, les Enfants morts sans Baptême (Téqui) et La Communion des Saints (Officium Libri Catholici, Rome) sans parler du patient et minutieux travail que représente la rédaction des Tables du Dictionnaire de Théologie Catholique.

Par ailleurs, compatriote de Jeanne d’Arc, il s’est toujours spécialement intéressé à elle ; aussi avons-nous sollicité sa collaboration. Les nombreux travaux consacrés à la Pucelle d’Orléans ont maintes fois signalé sa dévotion mariale. Le nom de Marie était sur son étendard à côté de celui de Jésus, et plus encore les vertus de Marie dans son cœur. Jeanne portait un anneau que lui avaient donné son père et sa mère et sur lequel étaient gravées trois croix avec les noms de Jésus et de Marie. Le 25 mars 1429, jour ou l’on célébrait à la fois le mystère de l’Annonciation et celui de la Rédemption, Isabelle Romée priait Notre-Dame du Puy pour Jeannette qui se présentait alors devant le Dauphin à Chinon. On a souvent souligné la coïnci­dence de certaines grandes dates de la chevauchée avec des fêtes mariales. Les 7 et 8 septembre 1429, Jeanne pria devant l’autel de la Sainte Vierge à Saint-Denys-de-la-Chapelle avant l’attaque de Paris… et elle devait mourir la veille de la fête de Notre-Dame de Bermont (30 mai, d’après le Pouillé de Toul de Dom Benoît Picard).

M. l’abbé Michel était bien qualifié pour nous renseigner sur la dévotion de sainte Jeanne à Notre-Dame de Bermont. C’est un trait de la piété johannine qui a été jusqu’à présent fort peu étudié et qu’il était intéressant de mettre en relief. Le lecteur attentif remarquera que l’auteur de l’article écrit : Domremy, et non Domrémy, prononciation locale qu’avec Maurice Barrès et plusieurs autres il tient à conserver.

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I. Les visites de Jeanne d’Arc à Notre-Dame de Bermont.

A chapelle dédiée à Notre-Dame de Bermont (voir Maria, t. IV, p. 361), située à 3 kilomètres au nord de Domremy, sur le territoire de Greux, est célèbre en raison de la piété mariale dont Sainte Jeanne d’Arc y a donné les plus vives manifestations.

C’est, en effet, une incontestable vérité historique que Jeanne éprouvait, pour la chapelle de Bermont, une prédilection toute particulière, un attrait invincible.

Pendant toute sa jeunesse et jusqu’à son départ pour Vaucouleurs, elle s’y rendait souvent, et particulièrement chaque samedi, pour prier la Madone dont la statue existe encore aujourd’hui.

En 1430, alors que Jeanne était encore détenue dans les prisons de Rouen, une enquête fut faite Domremy à son sujet, par ordre du roi d’Angleterre. Nicolas Bailly, commis, comme tabellion, par le seigneur Jean de Tournay, chevalier, bailli de Chaumont, pour faire cette enquête, pouvait déjà l’affirmer : « De cette information, dit-il au procès de réhabilitation, il résulta la preuve, recueillie par nous, auprès de beaucoup d’habitants de Domremy, que Jeanne était de bonne vie et mœurs, bonne catholique, fréquentant l’église, allant en pèlerinage à Notre-Dame de Bermont et se confessant pour ainsi dire tous les mois. »

Douze témoins, choisis parmi les plus honorables familles de Domremy et de Greux, l’ont attesté au même procès, et tandis que les témoignages sur les visites de Jeanne à l’arbre des « Dames » et à la fontaine qui l’avoisine sont parfois en désaccord, c’est l’unanimité complète lorsqu’il s’agit d’affirmer ses pèlerinages à Bermont.

Voici l’un de ses parrains, Jean Morel, de Greux : « Je sais qu’elle aimait à aller à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont, près de Domremy ; je l’ai vue souvent s’y rendre. Elle y était que ses parents la croyaient à la charrue ou aux champs. »

C’est encore une de ses marraines qui affirme le même fait : « Souvent elle se rendait à l’église de Notre-Dame de Bermont avec d’autres jeunes filles pour y prier sainte Marie ; j’y suis bien des fois allée avec elle (Déposition de Jeannette, veuve Thiesselin).

Je l’ai toujours vue simple, bonne, chaste, pieuse et craignant Dieu, aimant l’église où elle allait souvent ; quelquefois aussi elle se rendait à l’église de la bienheureuse Marie de Bermont. »

On nous pardonnera de reproduire, malgré leur similitude forcée, ces dépositions des témoins : Bermont emprunte tout son intérêt à Jeanne d’Arc et chaque parole qui rapproche Jeanne d’Arc de Bermont est précieuse pour nous.

Voici encore la déposition de Michel Lebuin : « Bien des fois, dans ma jeunesse, je suis allé avec elle en pèlerinage à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont. Elle s’y rendait presque chaque samedi avec une de ses sœurs et y portait des cierges. » Celle de Colin, laboureur à Greux, est identique : « Presque tous les samedis, l’après-midi, elle allait, avec sa sœur et d’autres femmes, offrir des cierges à l’ermitage ou église de la bienheureuse Marie de Bermont. »

« Elle portait des cierges à Notre-Dame de Bermont où elle allait en pèlerinage » (Simonin Musnier).

« Je la voyais aller à l’église du village et aussi à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont » (Jean Jacquart).

« Souvent elle allait avec sa sœur et d’autres personnes à l’église ou ermitage de Bermont » (Perrin).

« Chaque semaine elle se rendait à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont » (Bertrand de Poulangey).

Tous ces textes sont pris dans l’ouvrage de E. O’Reilly, Les procès de Jeanne d’Arc, Paris, Plon. Ces déclarations des contemporains de notre sainte sont confirmées par une vieille chronique, sans date ni nom d’auteur, s’exprimant ainsi : « De la reconnaissance de la Mère de Dieu avec les grands élus (p. 365-368) : Si l’on ne rencontrait pas Jeanne d’Arc dans la maison de son père ou à la suite de ses moutons, on était sûr de la trouver dans la chapelle de Beaumont, sur la route de Vaucouleurs, priant la Sainte Vierge pour la délivrance de son pays prêt à tomber sous le joug des Anglais. »

Voilà donc un point d’histoire fixé par les témoignages des contemporains : Jeanne aimait à se rendre à Bermont, de préférence le samedi, jour consacré à la Vierge.

 

II. Apparitions à Bermont ?

Jeanne a-t-elle eu des visions à Bermont ? II est difficile de répondre d’une façon certaine à cette question. Autant Jeanne a été inébranlablement catégorique sur l’existence des apparitions et sur leur fréquence, autant elle a été discrète sur les révélations qui lui étaient faites et sur les lieux où elles se produisaient.

« Voulez-vous, dit Pierre Cauchon dans le premier interrogatoire (21 février), voulez-vous jurer de dire la vérité en toutes choses que vous saurez et qui vous seront demandées en matière de foi ? »

Jeanne. – « Pour ce qui est de mon père, de ma mère et de ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin de France, je jurerais volontiers ; mais s’il s’agit des révélations que j’ai eues de Dieu, je n’en ai jamais rien dit ni confié à personne, si ce n’est à Charles, mon Roi. Jamais même je ne révélerai rien, dût-on me couper la tête, parce que mes visions, qui sont mon conseil secret, m’ont fait défense de les révéler. »

Les seuls détails que lui arrache l’obstination infatigable des interrogateurs ont trait à des détails matériels de ces apparitions. Deux fois seulement, Jeanne cite l’endroit qui en fut le théâtre. La première fois que le prodige survint, ce fut dans le jardin de son père, la veille de l’Ascension, en 1424, à midi : Elle vit resplendir du côté de l’église une éblouissante clarté. Surprise, effrayée, elle entendit sortir du cercle brillant une voix et la voix lui disait : « Jeanne, sois bonne et pieuse ; va souvent à l’église. » (Interrogatoire du 22 février.) Puis les apparitions se multiplient, se précisent… Jeanne sait que ses apparitions, ce sont saint Michel, sainte Catherine et sente Marguerite… Et comme on lui demandait si elle en avait eu sous l’arbre des fées, elle se souvient d’avoir conversé avec ses saintes, non pas là, mais près de la fontaine qui en est proche (la fontaine des fiévreux).

Les interrogatoires n’ont fait que préciser ces deux points ; mais si les juges avaient de bonnes raisons de poser à Jeanne d’Arc des questions relatives à l’arbre des fées, ils en avaient d’excellentes de ne pas l’interroger sur Bermont, d’où rien de mauvais ne pouvait sortir pour leur victime. Toutefois, il semble bien que Bermont ait été un des théâtres de ces manifestations célestes. Les apparitions, en effet, se renouvelaient souvent, très souvent, et en différents endroits (interrogatoire du 22 février) ; elles se manifestaient en plusieurs endroits de la campagne. Jeanne dit même que, si elle était dans un bois, elle entendait ses voix. Or le sanctuaire de Bermont est environné de bois et l’invincible attrait qu’il exerçait sur Jeanne, les cierges qu’elle aimait à y brûler à la Vierge comme à sainte Catherine, sont des motifs puissants de croire que la chapelle de Bermont fut un des endroits privilégiés d’où sortit la mission surnaturelle de l’héroïne. Avec le P. Ayrolles, on est donc autorisé à conclure : « C’est dans les champs, dans l’église, au sanctuaire de Bermont, partout où l’appelaient ses devoirs d’état, où la conduisait sa piété, que l’innocente vierge a dû être visitée par ses célestes institutrices » (La vraie Jeanne d’Arc, 1. La paysanne et l’inspirée, p. 139).

Faut-il ajouter une raison dont la valeur ne semble pas négligeable ? Bermont était, au temps de Jeanne d’Arc, le seul sanctuaire dédié à la Vierge situé en territoire français. On comprend mieux que Jeanne, fille de parents français et priant pour la France, fait affectionné au point de s’y rendre chaque samedi. Mais on comprend aussi que saint Michel, protecteur de la France, ait choisi ce pieux sanctuaire, poste avancé de la patrie française, pour s’y manifester à la jeune prédestinée.

 

III. L’origine de Bermont. 

L’origine de Bermont est inconnue. La chapelle semble avoir été fondée en l’honneur de saint Thiébaut de Provins (1017). Une fontaine miraculeuse, dite de saint Thiébaut, coule encore au pied de la colline où est érigé le sanctuaire. Nous possédons quelques documents sur Bermont, datant du XIIIe siècle : l’érection de la chapelle se place donc certainement à la fin du XIe ou au cours du XIIe siècle. Les archives de Meurthe-et-Moselle (H. 2322, I) renferment une charte datée du « lundi devant la feste de saint Andreu ». de l’an 1263. On y lit que la maison de Bermont appartenait à cette époque à l’abbaye bénédictine de Bourgueil (diocèse de Tours qui y entretenait un religieux. Cette maison détachée avait donc bien l’apparence d’un ermitage, comme il y en avait tant en Lorraine au Moyen Age. Les bénédictins de Bourgueil cèdent leur maison « de Biaumont, en l’aveschiei de Toul, laquelle maison leur estoit plus coustangeuse qu’elle ne aportoit de proffit », à Messire Joffroi Gravier de Bourlémont et à Dame Sébille, son épouse, pour la réunir à l’hôpital de Gerbonvaux, récemment fondé par eux en l’honneur de Notre Dame. Un frère de Gerbonvaux viendrait trois fois par semaine célébrer l’office divin dans la chapelle.

Nous sommes fixés : la chapelle de Bermont existait déjà au XIIIe siècle, puisqu’on y faisait l’office divin trois fois par semaine. Le rattachement de Bermont à l’hôpital de Gerbonvaux, récemment fondé en l’honneur de Notre Dame, indique également que le culte de la Vierge dut y être introduit par les frères du dit hôpital.

Un petit neveu de Jeanne d’Arc, Claude du Lys, curé de Greux et de Domremy, « donne » par testament en date du 8 novembre 1549, « à Notre-Dame de Beaumont six gros pour une fois ». Il est à présumer que d’autres embellissements furent faits par Claude dans la chapelle de Bermont. Par là, en dehors même du procès de réhabilitation, il est prouvé que la chapelle de Bermont existait avant Jeanne d’Arc, que le culte de la Vierge avait dû y être introduit au XIIIe siècle et que le souvenir de Jeanne était resté attaché au modeste sanctuaire, Claude du Lys l’ayant consacré dans son testament.

 

IV. Les souvenirs : la statue, l’inscription de la cloche.

Les souvenirs contemporains de Jeanne d’Arc conservés dans la chapelle de Bermont sont : la statue en bois de Notre-Dame de Bermont, bien conservée ; la statue en pierre de saint Thiébaut, mutilée ; deux autres statues en bois, peut-être sainte Anne et saint Jean ; un grand Christ surmontant l’autel ; l’eau-bénitier ; la cloche.

C’est surtout à propos de la statue de Notre Dame et de l’inscription de la cloche, qu’il est utile, pour faire saisir la piété mariale de Jeanne d’Arc, de nous arrêter quelques instants.

La statue est certainement contemporaine de notre sainte nationale. Les douze témoignages du procès de réhabilitation rapportent, on l’a vu, les pèlerinages hebdomadaires de Jeanne à l’église de Notre-Dame de Bermont ; un témoin, Simonin Musnier, affirme expressément qu’elle portait des cierges à Notre-Dame de Bermont. Expliquer ces témoignages sans admettre l’existence de la statue de la Vierge est impossible.

Puisqu’il est probable que le culte de Notre Dame fut introduit à Bermont par les prêtres de l’hôpital de Gerbonvaux, après la cession qui leur fut faite de Bermont par Joffroi de Bourlémont, tout concourt à faire reporter, au moins au XIVe siècle, l’antiquité de la statue. Cette statue en bois de chêne extrêmement dur, est si lourde qu’elle pèse soixante kilogrammes, bien qu’elle mesure à peine un mètre. Elle représente la Vierge Mère de Dieu, couronnée, portant un sceptre à la main droite et, de l’autre, l’Enfant Jésus caressant un oiseau. Cet oiseau figure, à coup sûr, le Saint-Esprit fécondant la Vierge-Mère. Malheureusement la colombe a été détachée du bras et maladroitement rattachée : le bec qui devrait se pencher sur le sein de la Vierge est tourné vers l’extérieur, ce qui supprime le symbolisme…

La cloche porte à sa partie supérieure, en lettres gothiques, une inscription à première vue indéchiffrable : 18 lettres, réparties en trois groupes, s’étalent en un désordre plutôt fait pour déconcerter : + auemreia deaarm onqt

Les campanographes et les autres curieux, plus ou moins familiers avec l’épigraphie, qui se sont intéressés à cette inscription, ont adopté finalement pour les mots du début, la lecture ave maria qui peut tire considérée comme plus que vraisemblable. Huit lettres sont déjà, par là, amenées à un état intelligible. Les dix autres lettres ont été interverties par un fondeur malhabile qui a dû regrouper sans ordre les moules de ces lettres. En remarquant que le q (avant dernière lettre) n’est en réalité qu’un b renversé, on arrive facilement à la lecture : Ave Maria de Barmonte. C’est la solution à laquelle nous nous sommes arrêté en 1911, dans une notice écrite pour le Grand Almanach du monde catholique, tandis que, de son côté, et sans aucune recherche commune, arrivait au même résultat M. Jos. Berthelé, archiviste du département de l’Hérault : Un petit problème d’épigraphie gothique (1913), La cloche de Bermont. « C’était, conclut, M. Berthelé, la localisation, à l’adresse de Notre-Dame de Bermont, de la formule, familière aux fondeurs de cloches, de la Salutation angélique. » Attestation évidente du culte de Marie, à Bermont, où Jeanne aimait tant à venir prier le samedi.